Machu Picchu

Que savons-nous au juste de Machu Picchu ? Bien des zones d’ombre subsistent encore sur sa raison d’être. On décrit le plus souvent cette cité comme un refuge secret des Incas, connu de quelques privilégiés, et en tout cas farouchement cachée des conquistadors. Mais les Espagnols, qui avaient beaucoup d’alliés parmi les populations indigènes, n’auraient pu ignorer à la longue l’existence de toute une région active et bien peuplée. Ils n’apprendront pourtant jamais l’existence de cette ville.

Machu Picchu
Près d'un siècle plus tard, Machu Picchu demeure encore une énigme archéologique.

La seule explication plausible est que beaucoup d’Indiens l’ignoraient sûrement eux-mêmes. Pour une raison inconnue, les villes de cette région furent abandonnées avant la conquête et leur souvenir s’éteignit. Furent-elles ravagées par une épidémie, ou bien saccagées par les farouches tribus de la forêt ? Mais alors, pourquoi cette amnésie totale concernant leur emplacement ? Un tel oubli ne peut être fortuit. Les Incas disposaient, en effet, d’une caste fournie de fonctionnaires, dont les quipucamayocs, ou bien encore des poètes et autres érudits de cour, chargés de perpétuer l’histoire du Tahuantinsuyu.

 

Machu Picchu
La cité de Machu Picchu, dominée par ses trois pyramides naturelles
(Septembre 2003)

Or, on sait que certains faits de cette histoire, tel que le règne du sanguinaire Urco, ont été purement et simplement gommés de la mémoire collective. En fut-il ainsi de Machu Picchu, si, comme certains l’avancent, elle s’était rebellée contre l’autorité impériale, et qu’en représailles elle ait été complètement vidée de ses habitants ? Les Incas avaient, en effet, coutume de déporter certaines populations vers d’autres parties de l’Empire pour des raisons essentiellement politiques.

Cette théorie a le mérite de concorder assez bien avec les faits connus. Une autre, plus récente, soutenue par l’archéologue américain J.H. Rowe, se fonde sur de nouvelles découvertes faites aux Archives coloniales espagnoles. Un manuscrit indique qu’il y avait au nord de Cusco, en un lieu nommé Picchu, un domaine royal édifié sous l’Inca Pachacutec, le conquérant des terres de l’est. L’une des conclusions que l’on pourrait dès lors tirer serait que Machu Picchu aurait été fondée et peuplée par la lignée, ou panaca, de l’Inca, et qu’une fois cette lignée éteinte, une génération ou deux après Pachacutec, la région aurait été alors rapidement abandonnée. La cité aurait alors été construite, habitée, abandonnée puis oubliée en moins d’un siècle…

Machu Picchu
Vue générale du Huayna Picchu, depuis l'esplanade centrale de la cité perdue (Septembre 2003)

Le site comprend 285 bâtiments d’habitation, dans lesquels pouvaient vivre en moyenne quatre personnes. Cela supposerait donc une population permanente d’environ mille deux cents âmes. Mais la production agricole potentielle de Machu Picchu dépassait sans doute largement les besoins de cette population. En effet, en dehors des vastes surfaces de terrasses consacrées aux cultures sur le site même, il existe à Inti Pata, en direction du sud-ouest, ainsi qu’à Wiñay-Wayna, par le chemin des Incas, des terrasses encore plus grandes et plus nombreuses. C’est ce qui a conduit certains archéologues à suggérer que la fonction principale de la ville perdue aurait été peut-être celle d’un grenier à feuilles de coca pour la cour de Cusco.

Pour Hiram Bingham, Machu Picchu était surtout une citadelle aux fonctions défensives. Le site est en effet protégé par des douves et un mur d’enceinte. Mais il comporte aussi un grand nombre d’édifices religieux. C’est pourquoi des études récentes tendent à lui attribuer un rôle plus spirituel et cérémoniel, parallèlement à d’importantes fonctions agricoles.

La thèse de la forteresse n’empêcha pas Bingham d’imaginer que Machu Picchu avait été peut-être aussi un refuge pour acclas, ou « femmes choisies », idée qui lui fut inspirée par le fait que la plupart des momies retrouvées sur le site –plus d’une centaine- semblaient appartenir à des femmes. Un fait troublant est, à ce sujet, à signaler : c’est l’expression d’extrême douleur conservée sur le visage de la presque totalité des dépouilles ! Quelle en fut la raison ? Nul ne le sait.

Herbert Cartagena et Thierry Jamin
Herbert Cartagena et Thierry Jamin cherchent à décrypter ce mystère de pierre (aoüt 2001).

Machu Picchu conserve encore bien des mystères, et les archéologues n’ont, en vérité, que peu de choses à se mettre sous la dent. Depuis 1985 cependant plusieurs mises au jour capitales ont été réalisées dans la région. Prises dans leur ensemble, elles tendent à confirmer la thèse du centre cérémoniel, et probablement administratif, d’une zone jadis très peuplée. Les découvertes les plus nombreuses ont été faites de l’autre côté de l’Urubamba, au nord-est, sur un plateau appelé Mandorpampa, environ cent mètres au-dessus de la voie de chemin de fer. L’élément principale de ce site est une énorme muraille d’environ 3,50 mètres de haut, sur 2,50 mètres de large, longue de plus de un kilomètre, qui grimpe au flanc de la montagne jusqu’au pic Yanantín. Son rôle semble avoir été de protéger de l’érosion les terrasses adjacentes, mais elle a pu aussi servir à séparer deux zones aux fonctions distinctes. Vers le sommet, elle est longée par un chemin qui se dirige vers le nord-est, et, à travers la jungle, vers Amaybamba, ou peut-être un site inca encore inconnu. Plus à l’est, à quelques dizaines de kilomètres de là, s’étend enfin la frontière, encore inexplorée, du Grán Païtiti.

Machu Picchu
Machu Picchu, vue du Huayna Picchu. En premier plan, les deux petites formations pyramidales (Septembre 2003)

Parmi les plus récentes découvertes faites sur ce plateau, signalons des carrières, de nombreux mortiers de pierre et une vaste plate-forme d’observation circulaire. Plus en amont de l’Urubamba ont été mis au jour deux sites funéraires importants, Killipata et Chaskapata. Les ruines de Choquesuysuy, non loin de la centrale hydroélectrique, se sont avérées bien plus vastes qu’on ne l’avait d’abord cru.

 

Machu Picchu
Vue générale de l'une des pierres astronomiques de Machu Picchu. Son profil reproduit fidèlement la silhouette des montagnes situées en arrière fond. (Septembre 2003)

On a récemment mis à jour à Machu Picchu des traces d’une occupation antérieure aux Incas d’environ mille cinq cents ans. Mais beaucoup doutent qu’il n’y ait jamais eu ici de grande agglomération urbaine avant l’édification de la ville perdue. Une théorie originale soutient pourtant que les Fils du Soleil n’auraient fait que relever les ruines d’une ancienne cité, bâtie de nombreux siècles avant leur arrivée dans l’Altiplano. Certains éléments, de nature archéologique, sembleraient confirmer cette hypothèse. A l’instar de Fawcett, d’aucuns s’accordent à imaginer l’existence d’un peuple antique de bâtisseurs s’étant, il y a des milliers d’années, répandus dans toute l’Amérique du Sud, y érigeant de belles cités de pierre et colonisant les terres sauvages de la forêt amazonienne.

Du Huayna Picchu, le « Jeune Pic » qui domine la cité, le panorama est époustouflant ! La première scène d’« Aguirre ou le colère de Dieu » (1972), de Werner Herzog, a été filmée dans le creux séparant les ruines de Machu Picchu à cette petite montagne..

Machu Picchu
Depuis Machu Picchu, vue détaillée de l'une des « pyramides » naturelles surplombant la cité. La nature fait parfois bien les choses ! (Septembre 2003)

J’ai toujours été intrigué par sa forme singulière : une pyramide naturelle ! Bien peu de chercheurs soulignent cette particularité pourtant évidente. Comme dans beaucoup de civilisations, la pyramide symbolisait la structure de l’univers. Elle jouait le rôle de « patron » de l’architecture religieuse. L’archéologue Edouardo Galleani Viacava, un Péruvien d’origine italienne, tenant compte de la conception cosmogonique et astrologique traditionnelle des peuples ayant vécu dans les Andes, il y a plusieurs milliers d’années, avance qu’à une époque reculée, à l’origine même, l’authentique figure pyramidale du Huayna Picchu –beaucoup plus marquée de nos jours, où l’érosion l’a rabotée- fut interprétée comme un signe divin, autour duquel s’établirent les premiers habitants de la Vallée Sacrée. Puis, d’une main patiente, ils en accentuèrent plus tard la forme géométrique, taillant ce « temple naturel » pour le convertir en un sanctuaire sublime et parfait. Le cas du Jeune Pic n’est d’ailleurs pas unique. Deux autres montagnes, plus petites, situées à côté, et le touchant même, ont également cette forme singulière de pyramide. Comme Galleani, je pense que ce n’est pas un hasard…

Thierry Jamin


Depuis le Huayna Picchu, vue panoramique sur la cité perdue et ses environs, comme si vous y étiez (septembre 2003)

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