Les Seigneurs de Vilca

Une découverte exceptionnelle vient d’être réalisée dans le sud du Pérou, non loin de la zone de recherche de l’équipe d’Inkari : celle d’une tombe royale de la culture Wari à Vilcabamba, avec trois cents pièces d’or et d’argent. Cette mise au jour serait plus importante que celle du Seigneur de Sipán.

Sur les traces des Waris dans l’Antisuyo

Le complexe archéologique d’Espiritu Pampa, à Vilcabamba, construit sur l’ordre de Manco Inca, ne fut pas seulement l’ultime refuge de la résistance inca contre l’invasion espagnole. Il aurait aussi été dominé par la culture wari à une époque antérieure. C’est ce que démontre la découverte récente d’un ensemble de tombes dont l’une fut occupée par le “Seigneur de Vilca”, principal dirigeant de la culture pré inca des Waris, dont l’apogée se situe entre 600 et 1.200 de notre ère.

Thierry Jamin vient contempler les magnifiques objets waris découverts à Espiritu Pampa, exposés en février 2011 à la Casa Garcilaso, à Cusco.
Thierry Jamin vient contempler les magnifiques objets waris découverts à Espiritu Pampa, exposés en février 2011 à la Casa Garcilaso, à Cusco.
(Photo : Thierry Jamin, février 2011)

Il s’agit en réalité d’une cité wari édifiée dans la zone connue sous le nom d’Espiritu Pampa, située dans la province de La Convención, à 500 kilomètres environ de la ville de Cusco, dans le nord du département du même nom. Deux kilomètres seulement les séparent du complexe de wari. Géographiquement, il se situe sur le versant oriental des Andes, au milieu d’une forêt sub tropicale humide, typique de la forêt haute, dans la vallée du rio Urubamba.

Non loin des restes du dirigeant ont été trouvés huit autres tombes dans lesquelles auraient été ensevelis des membres de la noblesse wari.

Dans le contexte funéraire du "Señor Wari", une tombe exceptionnelle a révélée la présence d’un magnifique pectoral en argent en forme de "Y", deux larges bracelets latéraux en or avec figures de félins, un masque, deux bâtons en bois de chonta et 234 lamelles en argent, parmi lesquelles 90 % ont une forme ovoïde, les autres ayant une forme circulaire. La totalité des éléments découverts sont de style wari. Ils étaient généralement utilisés pour l'inhumation de la noblesse de cette culture très ancienne.

Cette découverte marque un véritable tournant pour l'archéologie du continent américain, car il s'agit d'un ensemble funéraire royal appartenant à une civilisation péruvienne antérieure aux Incas. Juan Julio García Rivas, directeur régional de Culture à Cusco, a souligné la transcendance de la découverte qui changera, en partie, l'histoire des Incas.

Masque en argent avec éléments frontaux ornementaux et hache cérémonielle en argent et bois de chonta.
Masque en argent avec éléments frontaux ornementaux et hache cérémonielle en argent et bois de chonta.
(Photo : Thierry Jamin, février 2011)

"La découverte d’un Seigneur de Wari à Espiritu Pampa va modifier en partie l’histoire des Incas. Après Machu Picchu, c’est l’une des découvertes les plus importantes,” dit-il dans le quotidien péruvien La República, en date du jeudi 24 février 2011.

Les archéologues avancent trois hypothèses sur la présence des Waris dans le “dernier refuge des Incas”. La plus probable serait une superposition de périodes, c’est-à-dire qu’après la décadence des Waris, les Incas auraient par la suite dominé Vilcabamba. Une autre hypothèse voudrait que les Incas auraient vaincu les Waris après une lutte acharnée. La troisième serait le produit d’une alliance politico-militaire entre les deux cultures.

Juan Julio Rivas estime que conclure cette recherche archéologique prendra plusieurs années :
“Déterminer pourquoi les Waris s’installèrent à Vilcabamba prendra plusieurs années de recherche.”

Pectoral en argent en forme de « Y » et lamelles anthropomorphes.
Pectoral en argent en forme de « Y » et lamelles anthropomorphes.
(Photo : Thierry Jamin, février 2011)

La découverte a été rendue publique en février 2011 en présence de la Directrice Générale de l’UNESCO, Irina Georgia Bokova, à l’occasion d’une visite officielle de celle-ci à Cusco. Bokova s’est montrée émerveillée par la beauté et la splendeur des objets mis au jour par la Direction Régionale de Culture.

Les différents éléments architecturaux du site étudié montre une forme en “D”, typique de l’Horizon Moyen de la culture wari. Les études récentes révèlent que la citadelle d’Espiritu Pampa fut initialement occupée par les Waris, puis postérieurement par les Incas, sans altérer pour autant l’établissement primitif.

Les secrets d’Espiritu Pampa

Une partie du site d’Espiritu Pampa.
Une partie du site d’Espiritu Pampa.
(Photo : Direction Régionale de Culture – Cusco, février 2011)

D’après les chroniqueurs, la zone d’Espiritu Pampa était peuplée avant les Incas par diverses ethnies d’Indiens Antis. Parmi elles, les Manaries, les Pilcozones et les Guanucomarcas. Ces mêmes chroniqueurs signalent qu’Espiritu Pampa, qu’ils dénominent aussi parfois Vilcabamba La Vieja, fut fondée par Manco Inca, et constitua l’ultime refuge inca durant la période de résistance contre l’invasion espagnole.

Espiritu Pampa est traditionnellement connue comme un site inca. L’architecture est constituée d’une série d’espaces, de places et d’enceintes de forme rectangulaire, accompagnée de roches (huacas) et d’usnos (plateformes). Les excavations archéologiques réalisées par différents chercheurs avaient jusqu’à présent déterminé une occupation du site exclusivement inca. Cette opinion était principalement basée sur l’étude de tessons de céramique. Cette occupation s’étendait de la fin du Xvème siècle à l’époque coloniale. Aucune de ces études n’avait jusqu’alors défini une occupation pré inca, et encore moins wari.

L’empire des Waris.
L’empire des Waris.
(Photo : Direction Régionale de Culture – Cusco, février 2011)

D’après les dernières recherches, on pense que l’empire wari s’étendait, depuis son centre situé dans la région d’Ayacucho, au nord jusque dans le département de La Libertad, au Sud jusqu’aux départements de Cusco et de Moquegua, à l’ouest jusqu’à la côte pacifique. A l’est, ses limites n’étaient pas très claires au-delà du territoire d’Ayacucho. Les seules évidences de contacts avec la jungle étaient jusqu’à présent basés par des découvertes d’objets en chonta (flèches).

Travaux archéologiques

Les recherches archéologiques à Espiritu Pampa.
Les recherches archéologiques à Espiritu Pampa.
(Photo : Direction Régionale de Culture – Cusco, février 2011)

Après quelques semaines de travail difficile pour enlever l’épaisse végétation qui couvrait le secteur, les archéologues de la Direction Régionale de Culture ont initié le long chemin menant à la découverte des tombes waris, réalisant d’abord le tracé d’une aire archéologique de 450 m ².

Pas à pas et dans le strict respect des procédures scientifiques, les chercheurs ont effectué les excavations archéologiques, retirant patiemment les couches de terre niveau par niveau. L’ensemble les objets découverts dans le sol humide de la forêt ont été extraits en adoptant les mesures de sécurité prévues en matière de recherche archéologique, lesquelles recommandent d'éviter tout changement brusque de température pouvant provoquer un processus accéléré de détérioration.

Grâce à ces mesures, il fut possible de mettre en évidence l’existence de plusieurs structures funéraires, en récupérant le matériel céramique et métallique. Leur type d'iconographie, leur morphologie et les techniques de fabrication révélèrent ainsi une filiation culturelle de l'Horizon Moyen spécifique de la culture de Wari.

Comme premières conclusions des recherches effectuées, on a déterminé que nous sommes en face de la découverte d'un personnage d'élite de la culture wari qui dut être le dirigeant de la colonie wari installée à Espiritu Pampa. Avec lui, d'autres personnages étaient enterrés : ceux qui constituèrent sans doute à l’époque une partie de ses serviteurs. Pour ce qu’il est permis d’en juger, il s’agirait donc bien du “Seigneur de Vilcabamba” ou de Vilca, si l’on considère la dualité andine.

Une nouvelle histoire

Céramiques découvertes à Espiritu Pampa.
Céramiques découvertes à Espiritu Pampa.
(Photo : Direction Régionale de Culture – Cusco, février 2011)

Les découvertes récentes réalisées à Espiritu Pampa marquent très certainement un tournant dans le processus historico-culturel andin et nous oblige à revoir une partie de l'histoire ancienne du Pérou.

Nous savons maintenant que les Waris s’étendirent jusqu’à l’Antisuyo et dans la forêt haute, établissant une colonie à Espiritu Pampa avec son propre système politico-religieux et avec sans doute une dynastie ou une succession de dirigeants locaux.

Nous savons aussi qu’Espiritu Pampa ne fut pas seulement le dernier bastion de la résistance inca contre l’invasion espagnole mais qu’un établissement wari y prospéra avant et qu’il était vraisemblablement connu des Incas.
Nous pouvons ainsi déterminer qu’Espiritu Pampa fut un lieu sacré pour les deux cultures. En langue quechua, le mot “vilca” signifie d’ailleurs sacré.

L’histoire des Incas et du Pérou ancien sort peu à peu des oublis de l’histoire.
L’histoire des Incas et du Pérou ancien sort peu à peu des oublis de l’histoire.
(Photo : Direction Régionale de Culture – Cusco, février 2011)

La mise au jour du “Seigneur de Wari” remet donc en cause plusieurs études consacrées à cette civilisation pré inca et qui affirmaient que les Waris ne s’étaient jamais étendus jusque dans la forêt. Elles considéraient qu’il s’agissait seulement d’une culture montagnarde et côtière. De la même manière, elle dément l’affirmation selon laquelle l’expansion wari, dans le département de Cusco, ce serait limitée aux provinces de Cusco, de Quispicanchi (Lucre, Huaro), d’Acomayo et d’une partie de celle de Anta (Cf. : Mary Glowacki y Gordon Mc Ewan).

Cette découverte contredit également les affirmations des chroniqueurs et de plusieurs chercheurs modernes pour qui Espiritu Pampa avait été fondée par les Incas.

Masque funéraire en argent.
Masque funéraire en argent.
(Photo : Direction Régionale de Culture – Cusco, février 2011)

Si l’on effectue une analyse critique des données dont nous disposons maintenant, à la lumière des travaux de l’archéologue Maria Rostworowski de Diez Canseco, nous pouvons envisager comme probable des contacts entre les Waris de la dernière période et les premiers Incas. Le souvenir de tels contacts s’est peut-être en effet conservé dans la mythologie andine à travers l’épisode de la fameuse Guerre des Incas contre les Chancas, lesquels étaient peut-être des Waris. Écoutons Maria Rostworowski dans son livre intitulé “Historia del Tahuantinsuyu” (seconde édition, IEP/Promperú, Lima, 1999) :
“Sous le règne de Viracocha, les Chancas sortirent de leurs terres, décidés à conquérir le monde, et partirent de Paucaray, leur village principal, situé à trois lieues de Parcos. D’après la tradition andine, leur armée était divisée en trois parties, l'une d'elle avait pris la route du Cuntisuyo, ayant comme chefs Malma et Irapa ou Rapa […] La seconde armée se dirigeait […] vers l’Antisuyo [d’après Sarmiento de Gamboa] ; ses généraux furent Yana Vilca y Toquello Vilca o Teclo Vilca. Le troisième groupe prit la route de Cusco et était conduit par Tumay Huaraca et Astu Huaraca ; il était aussi conduit par Huaman Huaraca qui était chargé de négocier la rédition de l’Inca.”

Ce que l’on peut affirmer, sur la base de la superposition d'éléments culturels des Waris et des Incas, dans un milieu géographique commun et dont la variable unique est le temps, consiste en ce que la dynastie des Incas a sans doute été la continuation de dynasties successives de la civilisation wari, comme l’imagine Juha Hiltunen sur la base d'une réinterprétation de la chronique de Fernando de Montesinos.

Le mystère des Waris de Vilcabamba est loin d’être clos…

Thierry Jamin - Mars 2011

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  • « Païtiti 2017 »... c’est reparti !


    Malgré une actualité très chargée nous obligeant à réaliser d’importantes recherches sur la côte sud du Pérou, toute l’équipe de l’Institut Inkari – Cusco reste mobilisée pour l’organisation de la campagne « Païtiti 2017 ».

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    Comme vous le savez, notre équipe est prête. Nous venons de confirmer, avec la DIRAVPOL-PNP, la location d’un hélicoptère MI-17 de la Police Nationale. Mais il reste l’épineux problème du permis du Ministère de l’Environnement (SERNANP) pour nous permettre d’entrer dans notre zone de recherche pendant une période maximum de 16 jours.

  • Thierry Jamin, bientôt au Cherche Midi Éditeur (Paris)


    Les dernières recherches de Thierry Jamin et de son groupe, sur les traces de la cité perdue de Païtiti, sortiront en France dans le courant de cette année 2017 aux éditions du Cherche Midi...

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