Amazonie, le mystère de la Terre Noire

Une mystérieuse civilisation amazonienne, éteinte depuis cinq siècles, lègue à l'humanité du XXIème siècle le secret de la fertilité des sols.

L'Eldorado était pourtant là, sous ses pieds ! Mais Francisco de Orellana, compagnon de Pizarro, n'y a vu que du feu. Lorsqu'il descendit l'Amazone en 1541, ce conquistador à la recherche d'or, mais aussi de cannelle, n'a pas compris que la véritable richesse du pays était cette terre noire (la terra preta, en brésilien) qui collait à ses bottes dans chaque village abordé. Une terre d'une incroyable fertilité que les Indiens fabriquaient eux-mêmes en mélangeant du charbon de bois au sol pauvre de la forêt tropicale. Grâce à cette trouvaille agronomique, qui pourrait remonter à vingt-cinq siècles, les archéologues sont dorénavant persuadés que l'Amazonie abrita jusqu'à l'arrivée des Espagnols un véritable empire, aussi digne que ceux des Mayas ou des Incas.

Terra Preta
Ici, le professeur Wim Sombroek (1934-2003), de l'ISRIC (Pays-Bas), examine une couche stratigraphique de terre noire, non loin de Manaus, Brésil.

Aujourd'hui, plusieurs siècles après sa conception, cette terre noire est toujours cultivée par les paysans brésiliens dans de nombreux endroits. Dès la fin du XIXème siècle, Smith (1879) et Hartt (1885) s'interrogeaient sur son origine, ils hésitaient entre le volcanisme et la sédimentation de lacs disparus. Il fallut attendre les années 60 (Cunha-Franco, 1962 ; Sombroek, 1966) pour découvrir que cette couleur noire provenait de microparticules de charbon de bois, probablement apportées là par des groupes humains.

A la même époque, une découverte étonnante se faisait au sud-ouest du bassin amazonien, dans les plaines inondables des Mojos, en Bolivie. En scrutant attentivement le paysage, l'archéologue Bill Denevan, de l'université du Wisconsin, note la présence de longues lignes droites et de nombreuses formes géométriques, fantômes de champs, de canaux d'irrigation et de routes. Puis, une trentaine d'années plus tard, l'archéologue Clark Erickson s'avise que les îlots de forêts tropicales qui parsèment cette plaine des Mojos sont truffés de minuscules tessons de poteries, signe d'une occupation humaine sédentaire et importante. Le doute n'est plus permis : une civilisation a occupé autrefois cette contrée, sur plusieurs milliers de kilomètres carrés.

Or, pour qu'une civilisation puisse éclore et subsister durant des siècles, il lui faut obligatoirement disposer d'une agriculture performante. Ce que les sols tropicaux, lessivés par les pluies, ne permettent pas. Le mystère agricole des anciens habitants de la plaine des Mojos est percé par un troisième archéologue nommé Bill Woods, de l'université de l'Illinois (SIU), qui retrouve les mêmes débris de poteries le long de la rivière Tapajos, dans la forêt amazonienne, mélangés à la fertile terra preta. Le lien est rapidement fait. Cette civilisation précolombienne aurait donc inventé l'agriculture au charbon de bois.

Autant dire qu'agronomes et chimistes se sont empressés de vouloir en percer le secret. Les chercheurs brésiliens de l'Institut National de Recherche Amazonienne (INPA), mais aussi ceux de diverses universités nord-américaines et allemandes se sont penchés sur cette terra preta. Les tests de culture ont confirmé son extraordinaire fertilité comparée à celle du sol ordinaire. Bruno Glaser, de l'université de Bayreuth, a découvert que la magie du charbon relève de sa structure poreuse qui lui permet de stocker, et donc de retenir dans le sol les sels minéraux ordinairement lessivés par les pluies. Ce charbon de bois abrite également une microflore beaucoup plus efficace pour la végétation que celle d'un sol ordinaire. Mais il y a encore plus incroyable : cette terra preta semble se reproduire comme un organisme vivant ! Des Brésiliens commercialisant cette terre ont expliqué à l'archéologue Bill Woods qu'il suffisait d'en laisser une couche de 20 centimètres en surface pour que, vingt ans plus tard, le sol sous-jacent se trouve paré des mêmes vertus.

Terra Preta
Devant une urne funéraire, le professeur Eduardo Neves, de l'Universite de Sao Paulo, cherche à établir une relation entre la Terra Preta et la population indigène de la forêt amazonienne.

Grâce à cette invention miraculeuse de la terra preta, les Indiens d'Amazonie ont donc pu produire suffisamment de nourriture en pleine forêt tropicale pour y fonder une civilisation riche, peut-être, de plusieurs millions d'hommes. Il n'en reste rien, sinon quelques tribus éparses qu'on prenait jusqu'à présent pour des sociétés primitives. Du coup, c'est la réponse à un mystère qui hantait depuis longtemps l'anthropologue Michael Heckenberger, spécialiste de la tribu Kuikuru constituée d'à peine 300 âmes. De façon incompréhensible relativement à sa taille, celle-ci possède une structure sociale extrêmement hiérarchisée : l'héritage de son ancienne splendeur !

Durant des siècles, on a traité le conquistador Francisco de Orellana d'affabulateur parce que les dizaines de villages dont il avait signalé l'existence sur l'Amazone et le Rio Negro n'ont jamais été retrouvés par la suite. Grâce à la terra preta découverte en maints endroits le long de ces fleuves, on sait maintenant qu'il disait la vérité. Avec ses compagnons, il fut le premier, et certainement le dernier, à observer cette civilisation, victime, comme tant d'autres, de la grippe, de la variole et de la rougeole importées par les conquistadors.

D’après l’article de Frédéric Lewino, « Le mystère de la terre noire », in « Le Point », N° 1672, pp. 86-87, Paris, jeudi 30 septembre 2004 et avec l'aimable autorisation du magazine « Le Point ».

Voir aussi, dans cette même rubrique : « L’énigme Akakor »

Et pour en apprendre encore plus, reportez-vous à la rubrique « En Savoir Plus » !

Terra Preta
Localisation géographique des principaux gisements de « Terra Preta » découverts au Brésil. Sont-ils les témoins d'un ancien empire amazonien pré-inca ?

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